L'eau, les mains et les microbes : comment se transmettent la typhoïde, le choléra et les diarrhées
Des articles pour tous, utilisables en classe, au lycée et à l'université.
Le voyage le plus dangereux du monde mesure parfois moins d'un mètre : celui qui va des toilettes à la bouche. Une main mal lavée, une mouche posée sur un plat, un puits trop proche d'une latrine, un jus de rue préparé avec une eau douteuse… et des milliards de microbes partis des intestins d'une personne arrivent dans ceux d'une autre. C'est ainsi que se transmettent la fièvre typhoïde, le choléra, l'hépatite A, les vers intestinaux et la plupart des diarrhées.
La bonne nouvelle, c'est que ce voyage est parfaitement connu des scientifiques. Et qu'il suffit de quelques gestes simples pour le couper.
📊 En chiffres
- Les maladies diarrhéiques tuent chaque année plus de 400 000 enfants de moins de 5 ans dans le monde (OMS). Elles sont en grande partie évitables.
- La fièvre typhoïde touche environ 9 à 11 millions de personnes chaque année et en tue plus de 100 000.
- Se laver les mains au savon réduit les épisodes de diarrhée d'environ 30 %.
1. La transmission « féco-orale » : le grand voyage des microbes
Les médecins parlent de transmission féco-orale : les microbes sortent du corps d'une personne malade (ou porteuse) par les selles (les fèces) et entrent dans le corps d'une autre par la bouche. Entre les deux, ils empruntent cinq grands chemins, que les spécialistes de l'hygiène appellent les « cinq F » (de l'anglais : feces, fluids, fingers, flies, fields, food).
Figure 1 – Le diagramme des « F » : comment les microbes vont des selles à la bouche, et où les arrêter
2. La fièvre typhoïde : le voyage d'une salmonelle dans le corps
La fièvre typhoïde est due à une bactérie, Salmonella Typhi, qui ne vit que chez l'être humain. On l'attrape en avalant de l'eau ou des aliments contaminés par les selles d'une personne malade ou porteuse.

Contrairement à beaucoup de microbes de la diarrhée, qui restent dans l'intestin, la salmonelle de la typhoïde est une voyageuse :
Figure 2 – Le trajet de Salmonella Typhi dans le corps
Les signes de la typhoïde
- une fièvre qui monte progressivement sur plusieurs jours et reste élevée (39-40 °C) ;
- une grande fatigue, des maux de tête, parfois un état d'abrutissement (le mot « typhoïde » vient du grec typhos, « stupeur ») ;
- des douleurs au ventre, une constipation ou une diarrhée, une perte d'appétit ;
- parfois un pouls lent malgré la fièvre, une langue « saburrale » (blanchâtre).
La période d'incubation (entre la contamination et les premiers signes) dure en général 1 à 3 semaines.
Comment la diagnostiquer vraiment ?
L'examen de référence est l'hémoculture : on met un échantillon de sang en culture pour faire pousser la bactérie, ce qui permet aussi de tester les antibiotiques efficaces. Le célèbre test de Widal, très utilisé dans nos laboratoires, est peu fiable : il donne beaucoup de faux positifs, notamment chez les personnes qui vivent en zone où la typhoïde est fréquente ou qui ont été vaccinées. Résultat : des milliers de personnes reçoivent chaque année des antibiotiques pour une « typhoïde » qu'elles n'ont pas. Nous l'expliquons dans notre article sur le test de Widal.
La soigner et la prévenir
- La typhoïde se soigne avec des antibiotiques prescrits par un médecin. Les résistances progressent dans le monde : le choix de l'antibiotique doit être guidé par les recommandations locales et, si possible, par l'hémoculture.
- Un vaccin conjugué contre la typhoïde, recommandé par l'OMS depuis 2018, protège dès l'âge de 6 mois. Plusieurs pays africains l'ont introduit dans leurs campagnes de vaccination.
- Mais la meilleure prévention reste l'eau propre, les toilettes et le lavage des mains.
3. Le choléra : quand l'intestin se vide en quelques heures
Le choléra est dû à une autre bactérie, Vibrio cholerae. Elle ne traverse pas l'intestin : elle s'accroche à sa paroi et libère une toxine. Cette toxine agit comme un robinet bloqué en position ouverte : elle force les cellules de l'intestin à rejeter massivement de l'eau et des sels minéraux.
Résultat : des diarrhées très abondantes, comme de l'« eau de riz », parfois plus d'un litre par heure, avec des vomissements. Sans réhydratation, une personne peut mourir de déshydratation en quelques heures. Avec une réhydratation rapide, presque tous les malades guérissent.
Les SRO : une invention qui a sauvé des millions de vies
Les sels de réhydratation orale (SRO) sont un mélange précis d'eau, de sel et de sucre. Le secret scientifique : dans l'intestin, le sucre (glucose) et le sel (sodium) sont absorbés ensemble par un même « transporteur », et l'eau suit. Même quand la toxine du choléra fait fuir l'eau, ce transporteur continue de fonctionner. La revue médicale The Lancet a qualifié cette découverte de « peut-être le progrès médical le plus important du XXe siècle ». Voir notre article sur les SRO et sur la diarrhée de l'enfant.
4. Rendre l'eau sûre : quatre méthodes qui marchent
Une eau claire n'est pas forcément une eau saine : les microbes sont invisibles. Si l'on n'est pas sûr de son eau (puits, forage non contrôlé, eau de pluie, eau de robinet après une coupure), voici les méthodes recommandées :
Figure 3 – Quatre façons de rendre l'eau sûre à la maison
✅ Bien se laver les mains : 20 secondes qui sauvent

- Se mouiller les mains.
- Prendre du savon (l'eau seule ne suffit pas : le savon décolle les graisses où s'accrochent les microbes).
- Frotter au moins 20 secondes : paumes, dos des mains, entre les doigts, pouces, bout des doigts et ongles, poignets.
- Rincer à l'eau courante (un simple « tippy-tap » ou une bouteille percée suffit).
- Sécher avec un linge propre ou à l'air.
Les moments clés : après les toilettes, après avoir changé un bébé, avant de préparer à manger, avant de manger ou de nourrir un enfant.
🚨 Signes d'alerte : consultez sans attendre
- diarrhée très abondante, « eau de riz », surtout en période d'épidémie de choléra ;
- signes de déshydratation : bouche sèche, yeux creusés, peu ou pas d'urines, enfant très somnolent, pli de la peau qui reste marqué ;
- sang dans les selles ;
- fièvre qui dure plus de 3 jours ;
- douleur violente au ventre, ventre dur, chez une personne fiévreuse depuis plus d'une semaine (risque de perforation) ;
- chez le bébé : refus de téter, vomissements répétés, fontanelle creusée.
En attendant les soins, donner des SRO par petites gorgées, et continuer l'allaitement.
🔍 Idées reçues : vrai ou faux ?
- « Une eau claire et fraîche est forcément potable. » Faux. Les microbes sont invisibles.
- « La typhoïde vient de la fatigue ou du soleil. » Faux. Elle vient d'une bactérie avalée avec de l'eau ou des aliments souillés.
- « Si j'ai de la fièvre et que le Widal est positif, j'ai forcément la typhoïde. » Faux. Le Widal se trompe souvent ; seule l'hémoculture confirme vraiment.
- « Un enfant qui a la diarrhée ne doit plus boire ni manger. » Faux et dangereux. Il doit boire davantage (SRO), continuer à manger et à téter.
- « Le gel hydroalcoolique remplace toujours l'eau et le savon. » Pas toujours. Sur des mains sales ou contre certains microbes de la diarrhée, l'eau et le savon restent la meilleure solution.
🎓 Pour la classe
Expérience des « paillettes » : l'enseignant met un peu de paillettes (ou de farine colorée) sur ses mains et salue trois élèves. On observe jusqu'où les paillettes ont voyagé : poignées de porte, cahiers, visages… Puis on essaie de les enlever à l'eau seule, puis à l'eau et au savon. Cette expérience montre de façon spectaculaire comment les microbes, invisibles, se transmettent par les mains, et pourquoi le savon est indispensable.
Histoire des sciences : en 1854, à Londres, le médecin John Snow a prouvé que le choléra se transmettait par l'eau en cartographiant les malades autour d'une pompe de la rue Broad Street. En faisant retirer la poignée de cette pompe, il a contribué à arrêter l'épidémie. C'est la naissance de l'épidémiologie moderne.
📌 À retenir
- La typhoïde, le choléra et la plupart des diarrhées se transmettent par voie féco-orale : des selles d'une personne à la bouche d'une autre.
- Les microbes voyagent par l'eau, les doigts, les mouches, les sols et les aliments.
- La salmonelle de la typhoïde traverse l'intestin et voyage dans le sang ; le choléra agit par une toxine qui vide l'intestin de son eau.
- Toilettes, lavage des mains au savon, eau traitée (bouillie, chlorée, filtrée ou exposée au soleil) et aliments bien cuits coupent la chaîne.
- Contre la déshydratation, les SRO sauvent des vies ; contre la typhoïde, il existe un vaccin efficace.
🧠 Petit quiz : avez-vous bien compris ?
Touchez une question pour voir la réponse. Partagez-le avec vos amis, vos élèves ou vos enfants !
1. Que signifie « transmission féco-orale » ?
Les microbes sortent du corps par les selles (fèces) d'une personne et entrent dans le corps d'une autre par la bouche (oral), via l'eau, les mains, les mouches ou les aliments.
2. Quelle bactérie provoque la fièvre typhoïde ?
Salmonella Typhi, une bactérie qui ne vit que chez l'être humain.
3. Pourquoi le choléra peut-il tuer en quelques heures ?
Parce que sa toxine fait perdre à l'intestin d'énormes quantités d'eau et de sels : la déshydratation peut devenir mortelle très vite sans réhydratation.
4. Combien de temps faut-il faire bouillir l'eau pour la rendre sûre ?
À gros bouillons pendant 1 minute (un peu plus en haute altitude), puis la laisser refroidir dans un récipient couvert.
5. Pourquoi faut-il du savon pour se laver les mains ?
Parce que le savon décolle les graisses et les saletés auxquelles s'accrochent les microbes ; l'eau seule ne les enlève pas bien.
Lire aussi : Typhoïde : pourquoi le Widal trompe · Vers intestinaux et bilharziose · Le monde invisible des microbes
Sources
- Organisation mondiale de la Santé, Maladies diarrhéiques, Fièvre typhoïde et Choléra (aide-mémoire).
- OMS, Position paper on typhoid vaccines, Weekly Epidemiological Record, 2018.
- Wagner E. G., Lanoix J. N., Excreta disposal for rural areas and small communities, OMS, 1958 (origine du diagramme des « F »).
- Ejemot-Nwadiaro R. I. et al., « Hand-washing promotion for preventing diarrhoea », Cochrane Database of Systematic Reviews, 2021.
- OMS, Guidelines for drinking-water quality, 4e édition, et fiches sur le traitement de l'eau à domicile.
- « Water with sugar and salt », The Lancet, 1978 ; 312 : 300-301.
Cet article est informatif et éducatif. Il ne remplace pas l'avis d'un médecin, d'un pharmacien ou d'un professionnel de santé. Reproduction autorisée en classe, avec mention de la source : Le Journal Mubina Essence.











